Couronnes ... " joyeuses "?

Il y a deux mois j’ai reçu de Shanghai un paquet de masques anti Covid 19, envoyé par des amis chinois.


Des vrais masques officiels, dûment estampillés avec le sceau à l’étoile rouge du gouvernement chinois.


Mes amis de Shanghai ne se moquaient pas de moi, ils m’envoyaient la meilleure qualité disponible chez eux, avec peut-être quelque part une once de compassion pour ces français que leur gouvernement peinait à protéger contre l’épidémie. Mais passons, car le plus intéressant dans ces masques se situe dans le nom de marque qui leur a été donné.

 

Précédant deux idéogrammes, sept lettres latines, dont les quatre premières correspondent bien à l’écriture pinyin de la prononciation du premier idéogramme mais dont les trois dernières, JOY,  n’ont rien de chinois.

En effet c’est une traduction usuelle en anglais du second idéogramme : 悦

Celui-ci : 悦 yuè est formé du signe du cœur (忄, abrégé de 心 xīn ) significateur général des sentiments et des perceptions et du mot 兑 duì qui dans le Yi Jing est le nom d’un trigramme : celui de la joyeuse communication,  et dont la brume est l’image naturelle.

duì

Carte postale chinoise de Huangshan

La brume en Europe a mauvaise réputation, on s’en méfie, froide et dangereuse, elle plus néfaste que joyeuse. Pour comprendre pourquoi la signification de ce trigramme est heureuse, il faut se souvenir que la Chine est géographiquement situé plus bien plus au Sud que l’Europe (Pékin, la capitale du Nord est à la latitude de Madrid, Shanghai à celle d’Alger et Canton est à une encablure du tropique). Donc en Chine la brume n’est pas ressentie comme en Europe. Si dans le Yi Jing, elle est l’image naturelle de la joyeuse communication, c’est parce qu’elle résulte de l’action du soleil qui chauffe la terre d’un champ qui vient d’être arrosé par la pluie. Elle évoque donc la bienfaisante communication entre le ciel et la terre, entre la pluie et le soleil, les deux composant du caractère 易yì nommant le Yi Jing. Voilà pourquoi cette brume bienfaisante est si souvent chantée dans les poèmes, et si appréciée par les visiteurs des monts Huangshan.

Et c’est aussi à cause de cet arrière-plan bénéfique que les Chinois ne peuvent pas se passer des canons à brume fumigènes dans tous leurs spectacles sur scène.

Mais venons-en maintenant au premier des deux caractères de cette curieuse marque:

冠 guān est un vieil idéogramme qui rassemble dans sa graphie différents éléments. Il y a en haut 冖 , désignant l’idée de quelque chose qui couvre, en dessous 寸 cún, une unité de mesure, avec à côté le mot 元 yuán qui, à l’indication vaguement phonétique, ajoute surtout l’idée de : supérieur, premier.

L’assemblage de ces trois  éléments compose un mot qui va recouvrir différents domaines de sens. Chez les animaux, il signifie : crête, huppe ; chez les humains, en tant que verbe, il signifie : couronner, être meilleur, et en tant que nom c’est un chapeau comme ceux qui distinguaient les grades entre les mandarins. Indicateur de supériorité hiérarchique, c’est tout-à-fait naturellement cet idéogramme que les lettrés chinois ont choisi pour écrire en leur graphie ce cercle en métal parsemé de pointes emboutées dont les souverains occidentaux, se ceignaient le front, au moins lors de leur couronnement.

Mais me direz-vous, qu’est-ce que tout cela a à voir avec ces masques anti Covid 19 ? Simplement la nécessité d’écrire en idéogramme l’acronyme « Covid » (COrona VIrus Desease apparu en 2019) en idéogrammes.

Depuis longtemps déjà, les docteurs chinois avaient utilisé le binôme 冠 状 guān zhuàng, (littéralement : en forme de couronne) pour transcrire en chinois tout ce qui dans le vocabulaire médical occidental est qualifié de « coronarien ».

Par exemple les artères coronaires (冠 状 动 脉 guān zhuàng dòng mài), les opérations de pontages coronariens (冠 状 动 脉 旁 通 手 术 guān zhuàng dòng mài páng tōng shǒu shù), etc.

Seulement voilà, la singularité du Covid 19 a surpris tout le monde. Il a fallu trouver de nouvelles manières d’écrire son nom en idéogrammes.

La tendance officielle a été : 冠 状 病 毒 guān zhuàng : en forme de couronne, bìng dú : virus, littéralement : poisonrendant malade

poison  / en forme de couronne / rendant malade

Pour différentes raisons, parfois tortueuses comme ce fut le cas dans l’écriture de l’acronyme « sida », ce n’est pas cette version qui a été utilisée officiellement lors des cérémonies d’hommages aux victimes du Covid 19 organisées en grande pompe, le 4° jour du 4° mois (le jour de la fête des morts)

Sur le jour de la fête des morts

Ce qui est inscrit sur le panneau de cette imposante cérémonie (les Chinois savent faire des cérémonies, c’est un talent qui nous manque) dit à peu près : « Pleurons avec une profonde tristesse l’hommage à la mémoire des martyrs qui se sont sacrifié dans la lutte contre cette nouvelle épidémie de pneumonie ainsi que pour tous les compatriotes qui y ont succombé ».

Voilà le détail des idéogrammes du panneau :

深切 shēn qiè : profondément

悼念 dàoniàn : pleurer en honorant la mémoire

新 xīn : nouveau  冠 guān : couronne, coronaire

肺炎 fèi yán : pneumonie (littéralement : infection 炎 des poumons 肺 )

疫性 yì xìng : épidémie

牺牲 xī shēng : s’étant sacrifiés

烈士 liè shì : martyrs

和 hé : ainsi que

逝世 shì shì : étant morts

同胞 tóng bāo : compatriotes.

Mais alors que vient faire dans ce contexte morbide le second idéogramme 悦 (yuè ) choisi comme nom pour ces masques « de qualité chirurgicale » ?

L’explication se trouve dans le sous-titre de ce nom surprenant :

La première phrase de ce sous-titre dit : 冠 之 品 质 guān zhī pǐn zhì, ou « de qualité chirurgicale ».

品质  pǐn zhì : qualité

冠之  guān zhī  : « corona »

Autrement dit : de qualité suffisante  pour la situation de pandémie actuelle.

La seconde phrase de ce sous-titre: 悦 之 身 心 yuè zhī shēn xīn, commence par :

悦 yuè, le second idéogramme de la marque, réjouir

et se termine par : le corps physique 身 et le mental

Donc voilà comment les masques GUANJOY protègent le corps et par conséquent apaisent l’esprit.

Mes amis de Shanghai se sont bien souciés de moi, qu’ils en soient remerciés.

Cyrille J.-D. Javary, Paris, 8  juin 2020

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