De la continuité de la vie ...

Qing ming jie 清明节

Ce samedi 4 avril 2020 à 10 heures du matin les Chinois ont été appelés à observer trois minutes de silence pour rendre hommage aux les victimes de l’épidémie parmi lesquelles le Docteur  李文亮  Lǐ Wénliàng.

Le docteur Lǐ Wénliàng, ophtalmologiste,  avait été le premier, dès le 30 décembre 2019,  à observer et alerter ses collègues médecins sur un virus dont étaient atteints plusieurs patients de son hôpital de Wuhan, virus qui lui semblait être proche du SRAS. Ce même jour, il ajoutait, dans un message adressé à ses confrères : « les dernières nouvelles confirment qu’il s’agit d’infections au coronavirus, mais le virus exact reste à sous-typer ».

En janvier, il est inquiété par le commissariat de police de la rue Zhangnan de Wuhan, qui le met en garde pour « avoir fait de faux commentaires sur Internet ». Les policiers lui demandent de signer une lettre d’avertissement reconnaissant qu’il « perturbe l’ordre social  ». 

Le 8 janvier 2020, il contracte le coronavirus à l’hôpital en soignant un patient infecté. Il en décède le 7 février 2020, à Wuhan, à l’âge de 33 ans.

Il sera ultérieurement réhabilité par la Cour populaire suprême chinoise.

Mais la date du 4 avril n’a pas été choisie uniquement en fonction de l’accalmie de l’épidémie…

Le 4 avril depuis près de trois mille ans, débute en chine la quinzaine appelée « pure lumière » 清明 qīng míng , la cinquième des « 24 périodes solaires », un système de datation solaire qui rythmaient les travaux agricoles en fonction du climat de la Chine du Nord.

Mais 清明节qīng míng jié, littéralement le festival Qing ming,  est aussi la Fête des morts que l’on appelle aussi 扫墓节 sǎo mù jié :

la fête (节 jié ) du balayage (扫 sǎo) des tombes (墓mù).

L’incinération étant strictement obligatoire dans les villes, cette fête est moins pratiquée, mais jadis c’était une fête très joyeuse, car elle n’était pas vécue comme notre Toussaint.

En effet, ce n’est pas une fête des morts, mais

 une fête de la continuité de la vie.

D’abord parce que pour l’esprit chinois, les défunts ne sont pas morts, ils sont allés vivre dans le monde de l’invisible et les liens qui nous relient à eux ne sont ni rompus ni interrompus. En particulier ceux qui nous relient à tous nos ascendants. Le jour de sǎo mù jié, on partait donc en famille vers la tombe familiale. On y balayait tout ce que la nature y avait fait pousser durant l’année passée, puis on invitait les ancêtres à revenir un moment parmi leur famille.

Or pour faire venir de loin un Chinois, le meilleur moyen est de lui présenter un bon repas. Sur la tombe nettoyée, on dressait donc une nappe et on y déposait toutes sortes de plats et de petits verres d’alcool blanc. Ensuite on allumait des bâtonnets d’encens, puisque l’encens assure la liaison entre les mondes visibles et invisibles (avant c’est un objet, après c’est une odeur) et alors le fils aîné (兄 xiōng) en charge du rite (礻(示) shì)) du lien ancestral, prenait la parole pour invoquer à voix haute ses ancêtres (祝 zhù) et les informer de ce qui s’était passé depuis la dernière fois. Cela fait, les ancêtres dégustent le souffle subtil des plats et des liqueurs présentés pour eux et puis s’en reviennent dans le monde invisible. Alors la tombe familiale devient table de pique-nique et on se régale joyeusement, car le lien familial avec les disparus a été retissé, de tout ce qui y a été disposé.

Disparu en milieu urbain, l’image de familles pique-niquant dans les cimetières est toujours visible dans les campagnes chinoises (où l’on a vu réapparaître les tombes à partir de la « politique de responsabilité » de Deng Xiaoping) et parmi les diaspora chinoises d’Asie du Sud-Est. Festivité de la pérennité familiale 清明节qīng míng jié, est une joyeuse célébration de continuité de la vie qui jadis était un grand moment de joie, comme en témoigne le tableau le plus copié de Chine au cours des siècles : 清明上河图qīng míng shàng hé tú Le Jour de Qing ming au bord de la rivière généralement attribuée au peintre Zhang Zeduan (1085-1145).

Inscrit au patrimoine immatériel mondial, ce tableau, peint il y a 900 ans, est exceptionnel d’abord par le fait qu’il est 20 fois plus long que haut (25 cm x 525 cm). C’est un rouleau qu’on lit comme un texte classique, de droite à gauche. On y découvre une foule joyeuse et bigarrée, composée de 814 personnages, 60 animaux, 28 bateaux et 20 véhicules en tous genres, sans compter 170 arbres reconnaissables et 30 bâtiments différents.

Enfin, lors de la Foire internationale de Shanghai de 2008, une version digitalisée et animée du fameux tableau, projetée sur un écran géant de 128 mètres de long (!), a été vu par quelque dix millions de visiteurs, signe de l’intérêt que les Chinois continuent de porter à cette fête ancestrale de qīng míng jié.

Le tableau animé peut être visionné sur : www.youtube.com/watch?v=9XYAFYdSfUQ

 

 

Sur cette image, postée par le professeur Florence, Ruojun 箬军 Zhang, où sur la place Tian An Men seul bouge le drapeau national en berne, apparaissent deux phrases en 4 caractères:

à gauche : 铭记 英雄 míng jì yīng xióng :

Graver dans son esprit la mémoire des héros

à droite : 缅怀同胞 miǎn huái tóng bāo :

Chérir la mémoire des compatriotes

 Rendre hommage à celles et ceux qui sont morts de cette épidémie, et surtout à celles et ceux qui sont morts de l’avoir combattu, est important, mais le faire le 4° jour du 4° mois augmente en encore la charge symbolique. En chinois les jours et les mois n’ont pas de noms spécifiques (lundi, mardi ; janvier, février, etc.), juste des numéros, or la prononciation du chiffre 4 (四 sì) est quasi identique, au ton près, à celle du mot « mort » (死 sǐ).

 

Fêter la continuité de la vie, le jour des morts,

n'est-ce pas aussi pour nous un beau message à méditer ?

Cyrille J.-D. JAVARY, à Paris, le 5 avril 2020