La souplesse du dragon

Les fondamentaux de la culture chinoise

Penser en funambule, la stratégie du changement

Il est peu de civilisations qui n’ont pas associé l’équilibre à l’image de la balance, mais toutes n’utilisent pas le même type de balance. En Occiden, que ce soit les balances servant à la pesée des âmes dans les fresques des tombeaux égyptiens il y a quatre mille ans, celle des anges du Jugement dernier sur les chapiteaux romans ou bien celle que tient l’allégorie de la Justice, en passant par les délicats pesons des changeurs dans les tableaux de la Renaissance hollandaise, l’outil est toujours le même : un fléau porteur de deux plateaux symétriques.

Tel est l’archétype fondamental de notre conception de l’équilibre.

Celle qui est toujours d’usage quotidien sur les marchés, c’est celle que nous appelons la « balance romaine ».

Ce nom, curieux pour une balance qui n’a jamais été utilisée à Rome, vient des marchands arabes qui, par analogie entre la forme du contrepoids et celle du fruit, nommèrent cet instrument découvert en Chine « rummânah », « grenade ». Constituée d’un côté par un bras court terminé par un crochet d’attache auquel on suspend l’objet à peser et de l’autre par un bras long et gradué sur lequel coulisse un contrepoids, cette balance a la particularité d’être asymétrique. L’équilibre ne s’obtient pas par égalisation des deux masses, mais en agissant sur la position du contrepoids, en le faisant glisser jusqu’à ce que le fléau prenne une position horizontale.

Une balance asymétrique, voilà qui correspond tout à fait à l’idée qe l’esprit chinois se fait de

l’équilibre: une harmonie ponctuelle entre des éléments différents.

la réalisation de la pesée par glissement du contrepoids découle de cette idée fondamentale :

l’équilibre ne se conçoit qu’à partir du mouvement.

Une autre conséquence de ce postulat se retrouve dans les arts du cirque où le jonglage est valorisé, au détriment du domptage des animaux plus conforme à l’esprit occidental de maîtrise de la nature. Les numéros d’animaux savants (panda roulant à vélo, tigre montant à cheval …) que l’on peut voir parfois aujourd’hui dans les cirques chinois sont des exotismes récents, imités des cirques étrangers.

Plus qu’un art, le jonglage est pour les Chinois un plaisir quotidien. C’est pour cela qu’ils jonglent non avec des torches ou des balles mais avec les objets de tous les jours, les chaises,  les assiettes … bref tout ce ui peut virevolter, tout ce à quoi une continuelle mise en mouvement donne stabilité et légèreté.

On ne pense pas, on n’imagine pas, on ne sent pas de la même façon en Chine et en Occident. Ce constat déroutant doit nous interpeller : notre vision du monde n’est pas universelle, elle est un héritage culturel qui imprègne notre quotidien autant que notre philosophie. Nous avons donc tout à apprendre d’un monde si différent et qui entend aujourd’hui jouer un rôle de premier plan.

Cyrille Javary, dont on connaît le talent d’initiateur à la culture chinoise, nous livre ici une synthèse à la fois profonde et ludique des dynamiques à l’œuvre dans le « penser » chinois. Ce n’est pas l’essence des êtres et des choses qui est centrale dans cette perception du monde, mais le changement incessant, la dialectique féconde entre Yin et Yang, le subtil balancement entre Terre et Ciel.

Cyrille Javary nourrit son propos de mille anecdotes du quotidien, mais aussi de la grande Histoire de la Chine, pour nous faire découvrir de l’intérieur cette civilisation à la fois antique et ultra-moderne.

En suivant l’évolution du Yi Jing et de ses diverses interprétations au cours des siècles, Cyrille J.-D. Javary nous ouvre à une perception de l’intérieur du mode de pensée chinois. Univers saisissant où s’entrecroisent des pratiques oraculaires ancestrales, les structures de l’écriture idéographique, les entretiens de Confucius, l’héritage des grandes dynasties… L’auteur souligne aussi l’écho de ce passé dans la langue quotidienne et l’histoire récente de la Chine. Il montre les distorsions imposées à cette grande tradition par une vision dévalorisante du Yin et de la femme, détournant le Yi Jing de ce qu’il a de meilleur à nous apprendre.
Pour les utilisateurs du Yi Jing, qui disposent aujourd’hui de la nouvelle traduction du texte original par Cyrille J.-D. Javary (Albin Michel, 2002), ce livre ouvrira de surprenantes perspectives.

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