La souplesse du dragon

Les fondamentaux de la culture chinoise

« La seule qui ne changera jamais est que tout change tout le temps »

Pour entrer dans le mode de penser chinois, il faut passer de la fixité au mouvement, des essences éternelles au changement continuel.

Comment l’esprit chinois se représente-t-il ce changement ?

L’idéogramme qui écrit cette idée abstraite, 易, , le fait d’une manière bien concrète, typiquement paysanne. Ce caractère est formé par l’agrégation de deux signes : en haut la caractère du soleil  , et en bas le signe 勿 qui figurait originellement les rais de la pluie en train de tomber.

La juxtaposition de ces deux phénomènes naturels fait surgir le sens de « changement » par l’évocation des variations du temps, du passage continuel de la pluie au soleil et su soleil à la pluie.

Mais ce n’est pas le seul sens de cet idéogramme. Un second, tout aussi courant, est « simple, facile » : quoi de plus facile en effet que de voir le temps changer, il suffit de lui laisser le temps.

Il est enfin un troisième sens à cet odéogramme, surprenant au premier abord: « loi fixe ». Que le même terme signifie à la fois « changement » et « loi fixe » n’est paradoxal qu’en apparence. Un commentaire du Yi Jing l’explique en une phrase: « La seule qui ne changera jamais est que tout change tout le temps ».

Autrement dit, le changement est la seule base stable sur laquelle il est possible de bâtir une stratégie efficace.

C’est justement le but que propose le Yi Jing, ou Classique des Changements.

Dans le nom de cet ouvrage essentiel, le second caractère, , jīng, donne la mesure de son importance sociale et intellectuelle.

Il signifie « classique », dans son sens essentiel : un texte servant d’armature intellectuelle à une science, une pratique ou une civilisation.

Premier en importance des ouvrags confucéens, devant être connu par coeur des candidats aux examens impériaux, le Yi Jing est au coeur de l’âme chinoise.

Au-delà de la place prise par ce texte depuis la formation de l’empire, le Yi Jing est un livre unique au monde pour deux raisons spécifiques : la minceur de son texte et le fait que ce classique chinois n’est pourtant pas écrit entièrement en chinois.

L’ouvrage dans sa forme complète compte environ dix mille idéogrammes. Dix mille caractères chinois, c’est peu de choses : composé les uns à côté des autres, ils remplissent tout juste une page de journal; dans une mise en page très aérée comme celle de l’université de Pékin (1989), ils forment un mince carnet plus petit qu’un livre de poche d’une centaine de pages.

Si beaucoup d’éditions du Yi Jing, tant chinoises qu’occidentales se présentent sous l’apparence de gros volumes, à l’instar de celle que j’ai proposée, cela est dû aux commentaires, introductions, remarques et explications qui les accompagnent.

Texte Dao De Jing

Le Classique de la Voie et de la Vertu (Dao De Jing) attribué à Lao Zi dépasse à peine cinq mille idéogrammes, et les entretiens de Confucius font presque figure de roman-fleuve avec leurs trente mille caractères.

Texte Entretiens de Confucius

Mais pourquoi les dictionnaires encyclopédiques chinois, à l’article « Yi Jing » prennent-ils la peine de donner cette précision qui n’en est pas une : « Le texte du Yi Jing comporte environ dix mille caractères », alors qu’il suffirait de dire tout simplement qu’il en compte dix mille sent soixante trois?

La raison en est tout à fait chinoise, c’est-à-dire emblématique, symbolique, idégraphique et pas du tout arithmétique.

Dix mille n’est pas en chinois un chiffre comme les autres : écrit avec un seul idéogramme (萬 / ), c’est le nombre emblème des ensembles dont les éléments, sans pour autant être infinis, sont impossibles à dénombrer.

Souligner que le texte du Yi Jing compte « environ » dix mille caractères est bien plus important que d’en préciser le nombre exact. 

C‘est affirmer analogiquement que le domaine qu’il couvre est apte à rendre compte de l’ensemble, innombrable sans être infini, des situations auxquelles les humains peuvent se trouver confrontés.

On ne pense pas, on n’imagine pas, on ne sent pas de la même façon en Chine et en Occident. Ce constat déroutant doit nous interpeller : notre vision du monde n’est pas universelle, elle est un héritage culturel qui imprègne notre quotidien autant que notre philosophie. Nous avons donc tout à apprendre d’un monde si différent et qui entend aujourd’hui jouer un rôle de premier plan.

Cyrille Javary, dont on connaît le talent d’initiateur à la culture chinoise, nous livre ici une synthèse à la fois profonde et ludique des dynamiques à l’œuvre dans le « penser » chinois. Ce n’est pas l’essence des êtres et des choses qui est centrale dans cette perception du monde, mais le changement incessant, la dialectique féconde entre Yin et Yang, le subtil balancement entre Terre et Ciel.

Cyrille Javary nourrit son propos de mille anecdotes du quotidien, mais aussi de la grande Histoire de la Chine, pour nous faire découvrir de l’intérieur cette civilisation à la fois antique et ultra-moderne.

En suivant l’évolution du Yi Jing et de ses diverses interprétations au cours des siècles, Cyrille J.-D. Javary nous ouvre à une perception de l’intérieur du mode de pensée chinois. Univers saisissant où s’entrecroisent des pratiques oraculaires ancestrales, les structures de l’écriture idéographique, les entretiens de Confucius, l’héritage des grandes dynasties… L’auteur souligne aussi l’écho de ce passé dans la langue quotidienne et l’histoire récente de la Chine. Il montre les distorsions imposées à cette grande tradition par une vision dévalorisante du Yin et de la femme, détournant le Yi Jing de ce qu’il a de meilleur à nous apprendre.
Pour les utilisateurs du Yi Jing, qui disposent aujourd’hui de la nouvelle traduction du texte original par Cyrille J.-D. Javary (Albin Michel, 2002), ce livre ouvrira de surprenantes perspectives.

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