Révéler ce qui est déjà là ...

Les chinois, dont l’économie a longtemps été fondée sur la copie industrielle, se méfieraient-ils des innovations ?

Non, bien sûr, ils cultivent une toute autre manière d’inventer

« D’où viennent les idées justes ? « 

C’est le titre d’un texte important de Mao Zedong.

“Tombent-elles du ciel ? Non.

Sont-elles innées ? Non »

Les idées justes surgissent de “la pratique sociale” même.

Pour mieux comprendre cela, il faut revenir à un fait brut.

La question de l’origine des choses

De toutes les civilisations nées sur le continent eurasiatique, la Chine est la seule qui ne trouve pas son origine ailleurs que dans le pays qu’elle habite aujourd’hui. Toutes les autres nées sur le continent eurasien sont nées d’une migration ou d’une conquête. Or, quand vous êtes le résultat d’une installation et d’une conquête, l’idée d’un début apparaît naturelle. 

La civilisation et la culture chinoise échappent à ce modèle car elles se singularisent par un mode de pensée enraciné dans la sédentarité.

Or, quand vous habitez depuis toujours au même endroit et que vous y cultivez les céréales depuis qu’elles appartiennent au patrimoine de l’humanité, au bas mot une dizaine de milliers d’années, la question de l’origine perd beaucoup de son acuité fondatrice.

A tel point que l’innovation peut être considérée avec méfiance car, quoique efficiente, elle rompt l’harmonie préexistante. 

Un inventeur essaie plutôt de se dédouaner en cherchant dans l’Antiquité un père putatif à son innovation.

C’est ainsi, par exemple, que la méthode qui consiste à interroger le Yi Jing à l’aide de pièces de monnaie, mise au point vers 900, a été attribuée à l’empereur Wen Wang, souverain fondateur de la dynastie des Zhou, qui vivait presque deux mille ans avant. La justification usuelle de ce genre d’anachronisme qui ne trompait aucun lettré était de déclarer qu’il s’agissait d’une tradition ancienne jusque là perdue.

Je n’invente rien, je transmets

Confucius

Pour l’esprit occidental, la création surgit de l’extérieur à un instant privilégié

en Chine, elle naît de l’intérieur et est continuelle.

Au fondement de l’origine, l’esprit chinois ne voit aucune action divine, juste un rythme.

Voyant à chaque printemps réapparaître la puissance fécondante du flux vital, Lao Zi décrit la nature comme ce qui “tourne sans faute et sans usure”. (Dao De Jing, traduction Claude Larre)

Cette alternance est le continuel balancement entre un temps yin (lunaire, mystérieux, intérieur, nocturne, étalé dans le temps) et un temps yang (solaire, manifeste, social, resserré dans le temps).

En Occident, le poète est un démiurge. Son génie est de créer un monde à partir de rien. Le mot grec poiein signifie “faire »

En Chine, on ne demande pas à l’artiste de “créer”, de façonner des formes inédites, mais d’agencer d’une manière nouvelle un vocabulaire connu de tous : là est le génie.

Car il  faut une grande présence d’esprit, une sorte de “jeûne de l’esprit”, comme dit Zhuang Zi, permettant le surgissement de l’agencement conforme à la situation.

Une sorte de vide favorisant l’acte naturel obtenu à l’issue d’un long apprentissage crée les conditions de la création qui, plus que création, devient concrétisation.

Un geste fondamental rassemble cela dans le mode de pensée chinois : celui d’une main – du devin, du calligraphe, de l’acupuncteur – tenant verticalement un objet plutôt longiligne dont le contact avec une surface horizontale va créer une ligne. Le geste ne la crée pas, elle est déjà là, intérieure (yin), il la dévoile, il l’extériorise (yang). Si, en Occident, l’inventeur est celui qui découvre, en Chine, il est celui qui révèle

Quid de  L’innovation au XXIè siècle ?

Au début des années 1980, deux dirigeants, Vaclav Havel en Tchécoslovaquie et Deng Xiaoping en Chine, ont été confrontés au même problème : comment sortir d’une économie centralisée pour aller vers une économie de marché ? Le premier a déclaré : « On ne franchit pas un ravin en deux bonds », le second : « Nous allons traverser la rivière en tâtant les pierres.

A l’industrie automobile, par exemple, Deng Xiaoping a dressé une feuille de route sur 25 ans, articulée en trois phases.

1. acquérir les techniques par la copie

2. ensuite, améliorer les techniques

3. investir en Recherche & Développement pour inventer les voitures du futur.

C’est donc une vision simpliste que de considérer le succès économique de la Chine comme reposant uniquement sur la copie. Le processus de la copie est inhérent à la concurrence capitaliste : la première locomotive à vapeur a été inventée en Angleterre au milieu du XIXe siècle ; sept ans plus tard, une copie intégrale roulait aux États-Unis !

Il se trouve que la copie, qui est également en Chine la voie royale de tout apprentissage, est le moyen le plus rapide pour rattraper un grand retard technologique. Seulement, ce chapitre est maintenant en train de se clore ; en 2011, les Chinois ont déposé plus de brevets que la France, la Grande-Bretagne et l’Italie. Ils sont encore loin de l’Allemagne et des États-Unis, mais dans une nette phase ascendante passant par l’invention d’améliorations des inventions extérieures. Notamment dans la technologie verte : le solaire, l’éolien, la batterie au lithium.

Lorsque surviendra la phase trois, leurs idées nouvelles – et la façon dont ils les auront découvertes – pourraient bien nous surprendre

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