La Question de la question

 

 

 

S’il fallait comparer l’utilisation individuelle du Yi Jing à une autre pratique chinoise, c’est à l’acupuncture qu’il faudrait faire appel et particulièrement à la prise de pouls. Les deux pratiques procèdent en effet d’une idée commune : établir une sorte de cartographie dynamique de l’organisation énergétique d’une personne à un moment donné en vue d’une amélioration de cet état. Elles suivent un cheminement comparable : s’aidant de manipulations méticuleuses, elles aboutissent, en suivant des méthodes éprouvées pour guider l’intuition, à la mise en œuvre d’une stratégie ponctuelle qui dépend à chaque fois de la personne et du moment. Limitative comme toutes les comparaisons, celle-ci permet néanmoins de poser le cadre raisonnable dans lequel se place l’utilisation du Yi Jing. La réponse qu’il donne ne peut avoir de validité que dans le présent où il est réalisé, ne peut concerner que la personne qui l’a sollicité et n’a de sens qu’en fonction du but qu’elle cherche à atteindre.

La question ne concerne que la personne qui la pose

Interroger le Yi Jing sans motivation, sans question précise revient à le faire tourner à vide ou à mélanger la fréquentation plaisante des « moments de repos » avec la détermination obligée d’une décision propre aux « moments d’agir ». La nécessité d’une interrogation formulée ne signifie pas pour autant que n’importe quel type de demande puisse convenir. Bien qu’une question au Yi Jing puisse porter sur une attitude à venir vis à vis d’autrui, elle ne peut en aucun cas être une demande d’information sur ce que pense, ressent ou doit faire une tierce personne. Qui songerait à prendre son propre pouls pour se renseigner sur l’état de santé de quelqu’un d’autre ?

La question ne concerne que le moment présent

Une question posée au Yi Jing ne peut pas aller au-delà du moment présent, elle ne renseignera en rien sur l’avenir même si elle concerne un but qu’on s’est fixé dans le futur. La réponse de même traitera de la stratégie optimale pour atteindre cet objectif compte tenu de l’organisation énergétique de la personne qui interroge, mais en aucun cas ne donnera des indications sur ce qui va arriver. Les chinois sont des gens trop raisonnables et trop pragmatiques pour imaginer que le futur puisse être prévisible. Seul compte pour eux la nécessité de repérer les courants qui sont porteurs de manière à s’y insérer et ainsi maximiser dans le moment actuel ses chances d’aboutir sans préjuger le moins du monde de ce qui pourrait advenir. Sortir de ce cadre serait entrer dans la divination et renier la rigueur avec laquelle l’outil Yi Jing a été conçu. En conséquence, lorsqu’on l’utilise, il n’est besoin d’aucun rituel spécifique, ni gestes particuliers, ni salutations à opérer, seul compte un certain état d’esprit qui est résumé par la question posée.  

Une question se formule avec un verbe d’action dont on est le sujet

L’emploi d’un verbe d’action à la première personne est une sorte d’engagement qui place celui qui l’utilise dans une position claire vis-à-vis de lui-même et délimite le domaine à l’intérieur duquel fonctionne le Yi Jing. Cette simple convention permet en effet d’exclure toute demande d’information sur le futur et toute demande d’information sur autrui. Elle oblige à se mettre au cœur de ce qui préoccupe d’une manière active et responsable.

 

Par exemple ...

Il ne convient pas de demander au Yi Jing « est-ce que X m’aime ? » ou bien « vais-je guérir ? » ou bien encore « ce que j’entreprends va-t-il aboutir ? ». Il faut transformer ces inquiétudes en interrogations telles que : « que dois-je faire pour renouveler mes relations avec X ? » ou bien « que dois-je faire pour participer à ma guérison », ou encore « que dois-je faire pour aboutir dans ce que j’entreprends ? ». Ces formulations constituent un changement de point de vue dont l’importance psychologique est fondamentale. S’obliger à décrire, donc à penser, dès l’élaboration de la question, ce qui motive le recours au Yi Jing avec un verbe d’action dont on est le sujet est déjà une manière de se reprendre, et de ne plus subir ce qui nous arrive, mais de commencer à agir.

 

 

Pas de cérémonial ...

Une fois le problème cerné et la question déterminée, comment doit-elle être « posée » au Yi Jing ? Comment convient-il de s’adresser à un livre ? Suffit-il de se concentrer mentalement sur son interrogation ou bien faut-il la prononcer à haute voix ? Existe-t-il des rituels qui favorisent la situation et rendraient cette communication plus efficace ? même si dans certains ouvrages plus portés vers l’ésotérisme divinatoire que vers la rigueur confucéenne on recommande divers gestes protecteurs et autres cérémonials propitiatoires, rien de tout cela n’est sérieux. La déclamation à voix haute est aussi inutile que la concentration mentale est nécessaire. Seul compte le fait d’être là, présent, attentif et détendu. Aucun texte ne définit les moyens pour parvenir à cet état car ils sont propres à chacun et affaire de bon sens. L’accent doit simplement être mis sur un point essentiel : la question doit être écrite.

 

 

« Aller voir quelqu’un d’envergure »…

On s’aperçoit que la façon de poser une question est moins simple qu’il n’y paraît de prime abord. Cela demande un important effort préalable. On raconte que jadis on se préparait à interroger le Yi Jing par trois jours de jeûne. L’anecdote est certainement exagérée mais elle est significative : le recours au Yi Jing commence par un véritable travail avec soi-même. Le temps passé à réfléchir sur ce qui préoccupe dans le seul but de la concrétiser en une question n’est ni facile ni inutile. Le processus de recherche et de distanciation qui est mis en jeu à cette occasion est si bénéfique que le Yi Jing conseille parfois dans sa réponse de pousser encore un peu plus loin, c’est un des sens de l’injonction mantique « aller voir quelqu’un d’envergure ».

Transformer un problème en une question …

Poser une question au Yi Jing implique une réflexion préalable. Cette étape consiste à transformer un « problème » en une « question ». Un problème est quelque chose sur lequel on bute et qu’on ressasse à l’intérieur de soi. On le ressent comme un empêchement d’agir, un manque de perspective, un blocage qui se nourrit de lui-même …

… pour la rendre accessible à une solution.

Une question en revanche, dès qu’elle est formulée avec un verbe d’action produit un regard différent sur sa situation, en faisant surgir une autre manière de se comporter. Transformer un problème en une question est plus qu’un changement de forme, c’est un changement de perspective, une manière de se placer dans une dynamique résolutoire qui prépare à la mise en œuvre de la stratégie que le Yi Jing proposera en réponse.

Quand le Yi Jing ne peut pas répondre … 

Formuler sa demande avec un verbe d’action dont on est le sujet est une règle générale qui vaut pour tout type de question, mais qui ne suffit pas dans tous les cas, par exemple lorsque l’interrogation porte sur une alternative. Poser une question sous la forme « dois-je faire ceci OU cela ? » revient à attendre une réponse « il faut faire ceci » ou « il faut faire cela », ce qui revient à escompter qu’un livre de papier va formuler une opinion et choisir à la place de l’humain qui l’utilise. Pareille idée constitue un abandon de sa dignité et de son libre arbitre bien peu en rapport avec la morale des lettrés.

… alors faites comme les anciens !

C’est pourquoi, lorsqu’on se trouve aux prises avec un dilemme ou dans une problématique qui se présente sous la forme d’un choix, il faut en sortir et scinder le problème en autant de questions que la situation comporte d’alternatives possibles. Le plus souvent, cela consiste à avoir recours à la procédure du double tirage, qui consiste à interroger le Yi Jing sur chacun des choix possibles de manière à sélectionner celui qui apparaît le plus favorable. Cette démarche est une tradition plus que millénaire, en fait plus ancienne que le Yi Jing lui-même puisqu’elle remonte aux interrogations couplées sur carapace de tortues qui étaient le plus souvent formulées d’un côté de la carapace : faire ceci ? et de l’autre côté, symétriquement par rapport à la suture centrale : ne pas faire ceci ?

Écrire la question

Pour l’esprit chinois, c’est là une affaire non d’orthodoxie mais d’harmonie : l’écriture place la question posée au Yi Jing au même niveau de réalité idéographique que la réponse qui lui sera apportée par le texte écrit du Livre des Changements. Pour l’esprit occidental, la valeur de cette pratique est essentielle pour d’autres raisons. Tout d’abord écrire sa question oblige à mettre un terme définitif au processus de transformation du problème en une question. Ensuite, une formulation écrite engage de manière plus précise et plus irrévocable que lorsqu’on garde sa demande en son for intérieur. Enfin, et ce n’est pas là son moindre avantage, une forme écrite est extérieure à soi et constitue un support matériel dont la lecture favorise une concentration plus détendue et plus efficace. Et puis écrire oblige à employer des mots donc à préciser sa question dans des termes qui faciliteront l’interprétation des textes constituant la réponse.

Et la dater … pour mieux y revenir

La matérialisation de la question posée, pour peu qu’elle soit complétée par un résumé des éléments essentiels et des points forts de la réponse obtenue forme un mémento qui permet de revenir ultérieurement sur son tirage. Car il arrive parfois que les réponses du Livre des Changements soient si fines qu’on ne les comprend en profondeur qu’après un certain temps. C’est d’ailleurs une des raisons pour laquelle il ne faut jamais oublier de mentionner à côté de la question la date à laquelle le tirage est réalisé. Il y a d’ailleurs beaucoup de gens qui, au fil des saisons et des questions, se constituent un carnet personnel de tirages, sorte de journal de bord de leur relation avec eux-mêmes au travers du Yi Jing, et qui leur sert de repère dans leur navigation intime sur les flux du changement.

Et enfin, pour analyser votre tirage

Les dix piliers de la consultation

Analyse raisonnable des réponses du Yi Jing suivant les méthodes traditionnelles chinoises :

1 – L’obligation d’une formulation écrite et datée de la question avec un verbe d’action dont la personne concernée est le sujet.

2 – Une certaine considération pour ce qui est en train de se dérouler durant les manipulations des baguettes ou des pièces.

3 – Une attention non négligeable portée à la lecture directe, visuelle, des figures linéaires donc une représentation la plus grande possible au moins des hexagrammes-réponse* et au mieux aussi des hexagrammes d’analyse*.

4 – Une détermination pour la primauté de la lecture hexagrammatique des hexagrammes réponses, notamment par l’examen des six niveaux* constituant l’architecture fondamentale des figures linéaires.

5 – La prise en compte en parallèle et dans la même tranche de temps des deux hexagrammes-réponse : l’hexagramme de situation* et de l’hexagramme de perspective*.

6 – La recherche de compléments d’informations sur l’hexagramme de situation par l’analyse de l’hexagramme opposé* et de l’hexagramme nucléaire*.

7 – L’analyse des trigrammes intérieurs, extérieurs et constituants des hexagrammes-réponses.

8 – La prise en compte des lignes mutantes (nombre, nature, situation par rapport aux six niveaux, passage de yin à yang ou de yang à yin, etc.).

9 – L’utilisation des hexagrammes dérivés* comme indication résumée de l’« atmosphère » propre à chaque ligne mutante, considérée une par une.

10 – La confirmation et la particularisation des données obtenues par les grilles d’analyse précédentes au moyen de la lecture des textes.

 

 

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