Sur les "quatre qualités" dites "du Ciel"

元 亨 利



 

« Quatre qualités » est le nom d’un groupe de quatre idéogrammes qui, à eux seuls, constituent le Jugement de l’hexagramme 1 :

Fondamentalement yuan      Favorisant hēng

Profitable lì      Ténacité zhēn

 

La survalorisation accordée, tant en Chine qu’en Occident, à l’hexagramme 1 composé uniquement de trait Yang a entrainé une double conséquence.

La première est que ce groupe est le plus souvent qualifié de « quatre qualités du ciel ».

La seconde est le développement de toute une glose sur ces quatre caractères. Partant du fait que « Fondamentalement » évoque par son sens l’idée de départ, de commencement, et que « Profitable » évoque, par sa graphie, , celle de récolte, ces quatre mots ont été organisés selon une organisation saisonnière, utilisée ensuite comme valeur explicative de ces termes lorsqu’ils apparaissent dans le Texte Canonique des hexagrammes.

 Cette organisation est critiquable pour plusieurs raisons :

L’hexagramme 1 n’est pas le seul à avoir ces quatre idéogrammes dans le texte du Jugement ; on les retrouve aussi au Jugement de six autres hexagrammes, parmi lesquels l’hexagramme 2 (avec une légère variante).

Le placement de ces quatre mots sur une croix saisonnière implique de les considérer comme des appréciations autonomes, indépendantes les unes des autres.

Il se trouve que l’analyse globale de leur présence ou de leur absence au Jugement des 64 hexagrammes rejoint l’analyse qu’en font différents commentateurs chinois qui ne les lisent pas comme des indications séparées mais comme des mentions groupées deux par deux.

Il ne s’agit donc pas de qualités spécifiques au « ciel »

mais bien d’une qualification spécifique à certains hexagrammes

C’est cette voie que j’ai suivi dans la traduction, parce que cette lecture permet à la fois de comprendre ces indications en termes de stratégie Yin ou Yang, de différencier avec précision les termes qui relèvent de l’appréciation mantique de ceux qui relèvent de la modulation mantique, et enfin de pouvoir les organiser selon un schéma qui est utile à la compréhension des hexagrammes où ils apparaissent.

Les dix hexagrammes dont le Jugement comporte la mention « fondamentalement » sont tous des emblèmes de situations où il existe une véritable potentialité d’initialiser une nouvelle stratégie, un nouveau regard sur la situation dans laquelle on se trouve.

Lister parmi les 64 hexagrammes ceux qui comptent dans leur Jugement ces quatre idéogrammes, tout comme ceux qui n’en comportent que trois ou deux ou un seul, voire aucun (dans tous les cas, le ou les manquant(s) sont une information), n’est pas établir un hit parade, chacun sait qu’un hexagramme n’est ni bon ni mauvais, ni meilleur ou pire qu’un autre, mais proposer un éclairage sur la diversité des situations emblématisées et différenciées par leur texte.

FONDAMENTALEMENT    yuan

Modulation mantique précisant que l’appréciation qu’elle qualifie est dans la vigueur de son début et traversée de fond en comble par une force printanière.

L’idéogramme, composé d’une forme ancienne du signe au-dessus et d’une partie du caractère être humain, contient deux directions de sens. D’abord celle de fondement, base, origine, ensuite celle de à fond, de fond en comble.

Typique du système de modulation du Yi Jing (puisqu’il n’y est jamais employé seul, donc pour son sens usuel en tant que mot) fondamentalement n’est pas appliqué indistinctement à toutes les appréciations mantiques du Livre des Changements. En effet :  

  • il ne qualifie jamais faute, danger, fermeture, ni aucune appréciation négative
  • il ne s’applique qu’aux deux appréciations les plus positives du Livre des Changements : favorisant (dix fois) et ouverture (14 fois)

Une interprétation traditionnelle, basée sur le texte du Jugement de l’hexagramme 1, Élan créatif, a amené à restreindre son sens à la seule faculté d’impulsion du Ciel.

C’est oublier que fondamentalement est aussi mentionné au Jugement de l’hexagramme 2, Élan réceptif. La capacité qu’il signale s’exprime en fait dialectiquement sous deux aspects : de manière Yang dans une faculté d’initialisation et de manière Yin dans une propension à faire naître, à générer.  Dans de nombreuses traductions en langues européennes, il a été rendu par des mots inutilement variés, tels que : Sublime, Suprême, Grand, etc., qui ne souligne pas sa particularité de marquer une capacité à agir de fond en comble sur la situation.

FAVORISANT    hēng

 

Appréciation mantique décrivant un climat d’essor, un agencement fertile, un dispositif énergétique global dans lequel l’échange entre le Ciel et la Terre se noue de manière féconde.

La forme ancienne de l’idéogramme montre cela par sa construction symétrique évoquant un mouvement d’offrande et d’accueil entre le haut et le bas.

Le sens propre du caractère hēng est pénétrer, exercer une influence (combiné avec le signe du feu, il forme le mot pēng qui signifie cuire à la vapeur), mais il « se dit spécialement de l’influence du ciel qui pénètre toute chose sur terre et les fait prospérer »[1].

De cette spécificité dérive ses sens usuels : prospérer, réussir, efficace, favorable. Le rendre au participe présent est un choix délibéré qui vise à souligner l’aspect caractéristique d’évaluation d’un potentiel énergétique propre à cette appréciation. Il est justifié par le fait que, parmi les 47 occurrences de cette appréciation, 40 concernent la situation dans son ensemble (puisqu’elle est mentionnée au Jugement).

« Favorisant », plutôt que « favorable » souligne que la situation n’est pas prospère en elle-même, quoi qu’on y fasse, mais qu’elle est caractérisée par un agencement qui peut se révéler favorisant, pourvu qu’on s’y insère de la manière appropriée, qui est, le plus souvent évoquée par le contexte de l’hexagramme et précisée par le reste du Jugement.

[1] Dictionnaire Français de la Langue Chinoise. Article heng. Institut Ricci, Kuangchi Press, Taipei, 1976.

Autre particularité : favorisant n’est jamais présentée de manière négative (absence de .. ), probable (présage de ..) ou prospective (à la fin..). La seule modulation mantique qui lui est appliqué est fondamentalement qui souligne la vigueur printanière de l’essor signalée par heng et renforce son caractère favorisant par une forte capacité d’initialisation.

Dans les traductions en langues européennes les plus courantes, favorisant a été le plus souvent rendu par des termes confondant la cause et le résultat tels : réussite, succès, liberté, etc.

Favorise l’essor par un rite (用亨 yòng hēng, 3 fois) : Il s’agit d’une expression particulière dans laquelle favorisant n’est pas complètement assuré. Dans cette phrase, le premier mot ( yòng) est un verbe auxiliaire très général qui dans le contexte du Yi Jing insiste sur la réalisation de ce qui vient après ( il apparaît 56 fois, rendu 13 fois par opérer, 10 fois par employer, 6 fois par accomplir, 4 fois par utiliser, 5 fois par à l’aide de, 8 fois dans la formule : ne pas agir et ses variantes et 10 fois il n’est pas traduit car le verbe d’action qu’il renforce ne le nécessite pas en français, et ). Le second caractère est hēng  favorisant. La formule Favorise l’essor par un rite est le plus souvent suivie d’un caractère grammatical à usage d’indication de lieu ou de niveau. Cependant en chinois ancien, le mot favorisant peut aussi être employé à la place d'un autre idéogramme ( xiǎng), très semblable par le sens et la graphie, rendu ailleurs par rites d'hommage (41/J, 47/2 & 47/5). Sans qu’il soit possible de choisir, on peut remarquer que cette expression décrit un rituel dont la solennité est attestée les trois fois où elle est citée, et par le prestige des lieux où il est conduit et par l’importance des personnages qui y participent : le Roi à la montagne ancestrale des Zhou (17/6 & 46/4) et le Duc auprès du Fils du Ciel (14/3).

PROFITABLE   lì

Appréciation mantique indiquant qu’on tire profit à se conduire de la manière indiquée par le contexte, l’idéogramme lì, compte parmi les plus employés du Yi Jing : mentionné 119 fois, il est le deuxième terme le plus répété après ouverture. Sa graphie combine, à gauche le signe général des céréales () avec à droite celui du couteau (, dans sa forme compactée usuelle en composition ).

L’ensemble évoque donc le profit du moment des récoltes et plus généralement le résultat du travail humain. Le choix de ce terme particulièrement concret pour servir dans le texte du Yi Jing de qualificateur positif est très significatif. Il souligne que le profit dont il s’agit n’est pas le résultat d’agents extérieurs comme l’action concordante du Ciel-Terre – évoquée par favorisant – ou celui d’une disposition particulière du flux vital – comme le dessine le caractère ouverture, mais bien le fruit d’une « moisson », celui du travail matériel, quotidien et longanime des humains.

Il n’y a que peu d’occasions où ce terme est précédé d’une négation, c’est-à-dire où l’attitude qu’il qualifie est jugée négative, ce qui les rend particulièrement notable :

Pas profitable de … bù lì

 

8 fois  : 4/6, 6/J, 12/J, 23/J, 25/J, 39/J, 43/J & 44/2

Cette appréciation mantique signifie alors que, quelle que soit la direction prise, on est animé par des sentiments trop en désaccord avec la situation pour que l’action entreprise puisse aboutir à quoi que ce soit de positif.

Aucun lieu n’est profitable 勿攸利  wù yōu lì

 

10 fois : 4/3, 19/3, 25/6, 27/3, 32/1, 34/6, 45/3, 54/J, 54/6 & 64/J

Cette appréciation est généralement citée en place de transition, de passage difficile. Dans les traductions courantes en langue européennes, elle a été le plus souvent rendue par : Rien qui soit avantageux, Aucun moyen d’avantage, Rien n’est opportun, Pas de lieu propice.

PROFITABLE est également associé à une des meilleures appréciations mantiques du Yi Jing, signalant la présence d’un fort potentiel d’action et une grande aptitude à œuvrer au renouvellement, particulièrement dans les périodes de transition:

Rien qui ne soit profitable  无不 利  wú bù lì

13 fois : 2/2, 3/4, 14/6, 15/4, 15/5, 19/2, 23/5, 28/2, 33/6, 35/5, 40/6, 50/6 & 57/5.

 

 

TÉNACITÉ   zhēn

Dernière des « quatre qualités », ce mot, qui compte parmi les caractères les plus répandus du Yi Jing (il y est cité en tout 111 fois) n’a pas toujours un sens facile à définir. Il s’agit en effet d’un des mots parmi les plus anciens de la langue chinoise.

Directement relié aux pratiques divinatoires sur omoplate et carapaces de tortues, l’idéogramme est est écrit en associant le signe représentant les fissures pratiquées sur les carapaces de tortues () avec en dessous le caractère précieux ().

Désignant à l’origine les tendances lisibles grâce aux précieuses fissures, son sens le plus ancien est  présager.

Ensuite, à partir de l’idée de fidélité aux indications fournies par les opérations oraculaires, il en est rapidement venu à signifier dans la langue chinoise : fermeté, droiture, ténacité.

Étymologie de "zhen" par Wang XiongWen (the origin of chinese caracters, Beijing 1993) qui propose une étymologie un peu différente quant à l'origine (et il a sans doute raison) et une signification tout à fait conforme à celle qui apparaît dans le Yi Jing.

 

Par la suite, la signification de ce caractère a évolué et il en est venu à désigner un type plus étriqué de ténacité : celle dans laquelle la morale d’état avait enfermé les femmes chinoises à partir de la dynastie Han (200 avant – 200 après, justement l’époque où s’est fixé le texte canonique). Qualifiant une jeune fille, ce mot a alors pris le sens de vierge chaste[1].

Attribué à une épouse devenue veuve il spécifiait alors son devoir de rester, pour le restant de sa vie, fidèle à son mari défunt. Justifiée par des considérations sur la préservation de la pureté de la lignée, cette coutume a constitué un sort particulièrement cruel pour les innombrables malheureuses qui, à la fleur de l’âge, étaient mariées (quand elles n’étaient pas vendues) à de riches vieillards.

C’est enfin en raison de cette dérive peu glorieuse que ce terme sera fort prisé à l’époque de la dynastie des Song (1.000-1300, autre époque importante dans la fixation des commentaires du Yi Jing par Zhu Xi, et pendant laquelle se généralisera la coutume des pieds bandés).

Enfin les Qing, les occupants mandchous qui favoriseront dans les commentaires des Classiques[2] tout ce qui pouvait rétrécir les libertés individuelles en général et particulièrement celle des femmes.

Ainsi cet idéogramme en viendra à avoir comme sens dominant : persévérance, pureté, sens accepté tel quel par la majorité des traductions en langue européennes.

Dans le texte du Yi Jing, ces deux niveaux s’entrecroisent ; ce qui explique pourquoi ce caractère est parfois rendu par ténacité et parfois par présage.

Le plus souvent, il est possible de distinguer ces deux niveaux de sens selon la construction employée et l’emplacement dans la phrase du Texte Canonique où ce terme apparaît. Le sens de présage, arithmétiquement dominant (74 occurrences), est caractérisé par le fait qu’alors l’idéogramme zhen est placé en position de modulation (c’est-à-dire avant l’appréciation mantique qu’il détermine) et qu’en tant que tel il est appliqué à la quasi-totalité des appréciations mantiques présentes dans le Yi Jing.

[1] Raison pour laquelle bien plus tard, c’est ce caractère qui sera choisi pour transcrire (phonétiquement) en chinois du nom de Jeanne d’Arc : zhēn dé 貞德, littéralement : chaste vertu !

[2] Particulièrement dans l’édition impériale de 1715 du Yi Jing qui sera le texte de référence utilisé par tous les traducteurs européens jusque fort récemment.

Il n’existe que deux exceptions à cela (qui, dès lors, deviennent des confirmations) : présage n’est jamais appliqué en tant que modulation aux appréciations : faute et faute d’inadvertance.

La raison en est que l’une comme l’autre ne peuvent pas être envisagées comme probables par le Yi Jing, puisqu’elles dépendent entièrement de la conduite de celui qui interroge.

En tant qu’appréciation mantique, c’est-à-dire placé en position de complément, ce terme signale alors la nécessité de mettre en œuvre une stratégie de type Yin, c’est-à-dire de privilégier la souplesse sur la fermeté, l’endurance sur la puissance, et l’emploi de la durée plutôt que l’usage de la force (il est rendu alors 23 fois par ténacité, 10 fois par tenace, 4 fois par tenir bon).

L’ensemble de la situation soit la manière globale de s’y comporter est plus le lieu d’un conseil d’attitude que celui d’un pronostic. Le temps est en l’occurrence plus efficace que l’action, la ténacité n’est pas obstination mais opiniâtreté.

Ténacité profitable lì  zhēn

Formule mantique signalant que la situation, pour être fructueuse requiert une grande capacité à endurer, à tenir avec constance, sans se laisser fatiguer par les difficultés du moment.

Au Jugement, 20 fois : 1/J, 3/J, 4/J, 17/J, 19/J, 25/J, 26/J, 30/J, 31/J, 32/J, 33/J, 34/J, 45/J, 49/J, 53/J, 58/J, 59/J, 61/J, 62/J & 63/J

Dans les Textes des Traits, 3 fois : 36/5, 41/2 & 50/5

Profitable d’être tenace comme 利…貞 lì … zhēn

Citée 6 fois. Construction particulière de la formule ténacité profitable où entre les deux idéogrammes est inséré une indication spécifique qui particularise la forme de ténacité qui est profitable en la circonstance.

Elle est précisée par le choix des personnages symboliques, ou des attitudes, employés pour caractériser la forme particulière de ténacité requise : la femme (à 20/2 & 37/J), le Chef Accompli (à 12/J & 13/J) et qui demeure (à 3/1 & 17/3). Leur qualité commune est la force Yin qui permet de tenir quelques soient les conditions.

Profitable d’avoir la ténacité de … 利…之貞 lì … zhī zhēn

Citée 6 fois. Variante de la formule précédente (elle n’en diffère que par l’ajout d’un idéogramme () qui est une marque renforcée de génitif) dans laquelle également le choix des différents personnages ou attitudes symboliques particularisant la forme de ténacité profitable en la circonstance ont pour qualité commune la force Yin : le guerrier (57/1), la jument (2/J), un être retiré et solitaire (54/2) et qui tient sans relâche (46/6).

Tenir bon 

Cette traduction est un compromis à chaque fois motivé par le contexte : une possible altération du Texte Canonique à 56/2 (où le caractère ténacité (zhēn) apparaît seul, ce qui est unique) ; une formule mantique inhabituelle (利永貞 lì yǒng zhēn où entre profitable et ténacité est glissé un mot signifiant : durable) pour qualifier une situation rare (2/tous les six à l’œuvre) ; une formule différente (mais constituée par un caractère homophone) à 52/1 et une dernière formulation avec le même mot qu’à 2/tous les six à l’œuvre, mais plus l’appréciation  profitable à 62/4.

Citée 4 fois : 2/tous les six à l’œuvre, 52/1, 62/4 & 56/2

METTRE ICI UNE CONCLUSION GÉNÉRALE SUR :

DIFFÉRENCE ENTRE APPRÉCIATION MANTIQUE ET MODULATION MANTIQUE

ET CONCLUSION SUR CES QUALITÉS QUI NE SONT PAS SPÉCIFIQUEMENT CELLES DU CIEL