À la recherche du patient zéro ...

 

 

 

Dans quelques jours se tiendra à Genève une Assemblée Générale de l’OMS qui, eu égard à la pandémie, risque d’être un peu houleuse, compte tenue de la rivalité USA-Chine.

« Patient zéro »

ou

« Patient n° 1 » ?

Dans tous les pays touchés par l’épidémie, on se focalise sur la recherche du « patient zéro », la première personne à avoir été contaminée par un agent pathogène transmissible qui est écrite en chinois : 零号病人líng hào bìng rén, littéralement : le patient, 零号líng hào, numéro (号hào) zéro (líng零)

Qu’il soit médicalement essentiel de l’identifier afin de retrouver toutes les personnes potentiellement contaminées avec qui il a été en contact, pour procéder à leur isolation ainsi qu’à la désinfection des lieux qu’il a traversé est de première importance.

Mais donner à ce travail scientifique l’appellation « patient zéro » est une incohérence, assez révélatrice de la perception occidentale du début des choses. Mathématiquement, le chiffre « zéro », est l’indicateur d’une absence totale, donc pourquoi a-t-il été choisi comme marqueur de la présence d’un virus chez une personne ?

Il aurait été plus logique de l’appeler « patient n°1 ». Car ce virus vient forcément de quelque part, un laboratoire ? Un pangolin ?  Une chauve-souris ? On le saura peut-être un jour mais en tous cas, la seule chose sûre aujourd’hui est qu’il ne tombe pas du ciel. Seulement pour l’esprit occidental, la valeur initialisante du « zéro » ne tient pas de l’arithmétique mais de la croyance.

Une évidence partagée par toutes les cultures indo-européennes (avec chacune leur coloration particulière) est que l’apparition de toute chose, la création de l’univers, surgit d’un néant, sans aucun état antérieur.

« Dieu dit : que la lumière soit, et la lumière fût » ou l’ « Oum primordial des indiens » en sont les manifestations religieuses et le « Gros Boum » (Big Bang), la version scientifique.

 L’esprit chinois a bien du mal à comprendre ces récits de la création et encore plus à les écrire en idéogrammes. Pour ce peuple de paysans sédentaires, cultivant les céréales sur son sol depuis l’invention de l’agriculture, tout ce qui existe n’est pas le résultat d’une création ex nihilo, mais d’un processus, celui de la succession des saisons, ronde sans début connaissable ni fin prévisible. Il n’est aucun printemps qui n’ait été précédée d’un hiver, et chaque année se fête en Chine non pas l’an nouveau, mais le retour du printemps (春節)

Et les conséquences de cette manière de concevoir le début sont nombreuses. Un simple exemple, dans les immeubles chinois, il n’y a pas de rez-de-chaussée c’est l’étage n°1.

 

Mais comment une grande civilisation a-t-elle pu vivre si longtemps sans le chiffre « zéro » et comment l’a-t-elle incorporé, c’est-à-dire écrit en idéogrammes ?

 

 

Ce sont les Indiens qui, vers le 5° siècle de l’ère commune, ont eut l’idée remarquable d’inventer un signe spécifique, de forme ronde, permettant d’indiquer, dans le cadre de la numérotation positionnelle qu’ils pratiquaient depuis déjà longtemps, la non-existence d’un rang. Facilitant remarquablement la comptabilité en partie double, ce signe fut tout de suite utilisé par les marchands arabes. Et à l’époque Tang, leurs collègues chinois ont eux aussi été séduits par l’efficacité que cette notation apportait aux exercices comptables. Mais comment l’écrire en idéogrammes. Techniquement, un rond n’est pas facile à tracer au pinceau et philosophiquement ce zéro, cette marque d’un vide absolu préexistant à la création heurtait leurs traditions spéculatives.

A cette difficulté, les lettrés Tang ont trouvé une solution élégante : écrire le zéro indo arabe avec le caractère 零 líng , un vieil idéogramme qui signifie en propre « pluie extrêmement fine », il n’y a plus rien, mais il y a encore quand même un petit quelque chose. Le vide absolu du « zéro » indo-européen n’a pas réussi à franchir la barrière de l’Himalaya. Et c’est bien compréhensible quand on considère les difficultés qu’il  eut à être accepté dans l’occident chrétien.

Notre « zéro » vient de loin. Son aventure commence avec l’italien zero, altération de zefiro, issu du latin médiéval zephirum, lui-même issu de l’arabe صفر, ṣifr signifiant : vide, calqué directement du sanskrit शून्य, śūnya‎.

Mais le Zéro est devenu en occident chrétien, le « chiffre » même, à cause du ṣifr arabe qui, en ancien français et en moyen français  avait le sens « zéro ». Ce n’est qu’à partir de la fin du 14ème  siècle, qu’il prendra son sens actuel de « signe du système numérique arabe ».

Auparavant, le zéro était Z le maudit, le chiffre qu’il ne fallait même pas nommer parce qu’il était diabolique et démoniaque. Non seulement parce qu’il venait des musulmans (on ne savait pas qu’ils n’avaient fait que le transmettre), mais surtout parce qu’il faisait disparaître tout nombre avec lequel il s’accouplait par multiplication et toute raison raisonnable lorsque qu’il divisait un nombre réel.

Voila pourquoi, bien que les pragmatiques marchands de la Renaissance aient rapidement adopté les chiffres dits « arabes » pour leurs comptabilité, nous conservons jusqu’à aujourd’hui les invraisemblables chiffres romains, sur les cadrans de nos horloges, les noms de nos siècles et les prénoms de nos rois.

Cyrille J.-D. JAVARY, Paris, le 11 mai 2020

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