Saveur lacrymo ...

Ne jamais oublier son devoir dans les moments d’adversité

Voici une carte postale éditée à Taipei (Taiwan), il y a une quarantaine d’années, par l’équivalent local du musée Grévin, le musée des figurines en cire dédié aux grandes figures de la longue histoire chinoise. On y voit la statue de cire de 勾践 gōu  jiàn, (496–465), le souverain du royaume de Yue () situé aujourd’hui dans la province du zhejiang. A à l’époque des « Royaumes combattants», l’affrontement avec le royaume  de Wu (吳wú) situé plus au Sud, fut un des évènements dominants.


A la suite d’une défaite, Gou Jian fut capturé et emmené au royaume de Wu où, employé à des fonctions subalternes, il était quotidiennement humilié. Et puis au bout de trois ans, il a été libéré et a pu rentrer dans son royaume de Yué.

Là, il concentra tous ses efforts pour renforcer Yué et pour ne jamais oublier les humiliations qu’il avait subi durant son enfermement à Wu, il dormait sur des fagots et se forçait chaque jour à boire de la bile de bœuf, une boisson insupportablement amère, contenue dans la petite gourde suspendue au mur de sa chambre qu’il tient à la main. De son attitude est resté un proverbe (chengyu) wò xīn cháng dǎn 臥薪嚐膽, littéralement  » coucher sur des fagots, boire du fiel » dont la signification globale est : s’imposer de durs sacrifices pour affermir sa résolution de se venger. Après de longs préparatifs, le royaume de Yué finit par vaincre l’État de 吳 Wu.

 

Les déboires (si l’on peut dire) du roi Gou Jian sont loin d’être de l’histoire ancienne pour les Chinois d’aujourd’hui, car ils ont constitué récemment la trame de trois séries télévisées à succès : 争霸 zhēng bà, littéralement : la guerre des hégémons, traduit en anglais « the conquest » (2006 co-production H-K & Chine) ; 践yuè wáng gōu jiàn, littéralement : Gou Jian, le souverain de Yué, en anglais « the rebirth of a king » (une production chinoise de 2007) et enfin 卧薪尝胆wò xīn cháng dǎn, dont le titre reprend les quatre mots du chengyu 卧薪尝胆 , en anglais « the great revival » (une autre production chinoise de 2007).

Nul doute que cette notoriété, soit fort agréable aux mânes du souverain Gou Jian, mais il a dû être surpris de découvrir qu’il avait en ce printemps 2020 à Hong-Kong un continuateur direct qui  prônait sa stratégie millénaire.

C’est un petit marchand de sorbets, un produit fort apprécié dans cette cité tropicale, qui à l’annonce de la loi promulguée par Pékin sur la sécurité nationale du territoire de Hong-Kong a ajouté une nouvelle saveur à sa carte. Elle ne devrait pourtant pas ravir les gourmands : son but est ailleurs et son nom est « gaz lacrymogène »

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Les idéogrammes sont sans conteste : 催淚彈 cuī lèi dàn, en caractères traditionnels (on est à H-K) signifie bien :

tear gas bomb, grenade lacrymogène.

Et le patron de cette échoppe qui, bien évidement, préfère garder l’anonymat explique dans ce reportage paru sur le net dans Figaro Live que :

« Nous voulions faire une saveur qui rappelle aux gens qu’ils doivent encore persister dans le mouvement de contestation et ne pas perdre la passion de la lutte.

Ce sorbet est fait avec des grains de poivre entiers. Nous les torréfions, puis les broyons, et les transformons en gelato, à l’italienne ; c’est un peu épicé, mais nous mettons l’emphase sur l’arrière goût qui est une sensation d’irritation dans la gorge. C’est la même sensation que lorsqu’on respire des gaz lacrymogènes. »

Et le reportage se poursuit avec une cliente qui confirme les propos du glacier : « ça a vraiment le goût du gaz lacrymogène et aussi son effet. La respiration devient difficile, c’est vraiment piquant et irritant. Cela donne envie de boire beaucoup d’eau.

Goûter ce sorbet produit un effet de flash-back qui me rappelle la douleur que j’ai ressentie pendant les manifestations (de 2019) que je ne devrais pas oublier ».

Cyrille J.-D. Javary, Paris, 28 mai 2020

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