100 mots pour comprendre les Chinois

Le "dessin du Tao" taì jí tú 太 極 圖

Cette figure, maintenant répandue en Occident, y est souvent appelée « dessin du Tao ».

Voilà un nom un peu curieux dans la mesure où, dans le Dao De Jing, le livre maître du taoïsme, chacun est prévenu dès le premier verset que toute nomination, comme toute représentation du Tao sont impossibles, puisque le Tao n’existe pas au sens où les choses existent, il n’est que leur fonctionnement.

La confusion qui entoure le nom de cette épure vient en partie du fait qu’elle est apparue tardivement dans l’histoire chinoise, à l’époque de la dynastie des Song, (960-1279), justement à l’époque de l’invention de l’imprimerie.

De ce fait, elle se retrouve représentée au moins en frontispice dans quasiment tous les livres chinois, puis occidentaux, traitant du taoïsme.

Son nom propre, 太 極 圖 , taì jí tú, est composé de trois caractères dont le dernier, 圖 est un terme générique pour désigner les cartes, dessins et schémas représentatifs. Le premier des deux autres caractères 太 taì, qui est une sorte de superlatif du caractère grand ( 大 dà ), dont il ne diffère que par la virgule glissée entre les deux « jambes » de l’être humain étendant les bras. Le sens propre de   太 taì est : le plus grand, suprême, très, extrêmement. Dans la langue courante, il est aussi employé de manière redoublée 太太 taì taì, comme formule de politesse équivalente à « madame » pour s’adresser à une femme mariée.

Le second, 極  ,  jí , est formé par l’association du signe général du bois 木 avec un groupe complexe dont, cependant, la simplification officielle (un caractère qui seul signifie: parvenir à, arriver à, suivre) amène à penser qu’il comporte l’idée d’un mouvement parvenant à un apogée avant de retomber.

La combinaison du groupe 亟 et du signe du bois explique le sens d’origine du mot 極  : la poutre faîtière, celle où culmine la charpente soutenant le toit.

C’est de l’image de cette poutre faîtière comme métaphore d’un point ultime que provient la tradition usuelle du bînome 太 極 taì jí : « faîte suprême ». Le défaut de cette traduction est qu’elle ne propose qu’une perception statique de l’image évoquée par le terme chinois, perdant ainsi la dynamique qu’il suggère. Si la poutre faîtière est bien le point culminant d’une toiture, c’est également le lieu de son point d’inflexion, celui où le toit change de pente et redescend.

Or l’un des fondements de la dialectique chinoise est que tout ce qui atteint son apogée se retourne et se transforme en son contraire.

Il existe de nombreux proverbes usuels dans lesquels apparaît le caractère désignant cette poutre faîtière, comme par exemple : « toute chose arrivée à l’extrême nécessairement se retourne », ou bien encore « la joie arrivée à l’extrême, alors naît le chagrin ».

Il ne faut donc pas voir ce dessin comme symbole d’une supériorité absolue, d’un « faîte suprême » mais d’une extraordinaire épure de la dynamique Yin Yang. Il suffit pour cela de le regarder non comme un dessin abstrait mais comme un dessin animé.

Alors apparaît la danse concertante de chacune des deux polarités, blanche pour le Yang et noire pour le Yin.

L’une et l’autre à l’état naissant et infime, en bas pour le Yang, en haut pour le Yin; puis chacune se développe en montant pour le Yang, en descendant pour le Yin, pour finalement culminer dans sa zone de prédilection en haut (sud / été) pour le Yang, en bas (nord / hiver) pour le Yin, provoquant alors par cette culmination même la naissance de la polarité opposée dont le germe était en puissance : les ronds, blanc dans la goutte noire, et noir dans la goutte blanche.

Ce n’est donc pas le Tao que ce dessin donne à voir, mais bien son fonctionnement.

Il vaudrait mieux l’appeler « schéma du grand retournement ».

Pour nous ouvrir les portes de l’univers et du mode de penser chinois, Cyrille Javary s’est livré à une sorte d’inventaire à la Prévert en racontant les mille et une histoires que contiennent les idéogrammes. Conçus il y a trente-cinq siècles, restés inchangés dans leurs principes, ces signes, qui sont des dessins d’idées, véhiculent des valeurs tout en suivant une logique singulière. Comment font donc les Chinois pour écrire les produits de la modernité tels que Coca-Cola, e-mail ou laser ? Et quels caractères utilisent-ils pour désigner les idées nées en Occident comme « république », « jeux olympiques » ou « liberté » ?
C’est à ce jeu réjouissant et instructif que nous invite Cyrille Javary : découvrir les multiples facettes d’un pays par son idéographie, sans avoir besoin d’apprendre à parler, voire à écrire, la langue chinoise moderne.

 

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