100 mots pour comprendre les Chinois

Du lien entre lecture des langues et vision du monde

Les processus mentaux mis en oeuvre pour la lecture des mots faits d’une suite de lettres et pour celle des idéogrammes chinois ne sont pas les mêmes.

Prenons un exemple, un mot dont chacun connaît bien la signification: VIVRE

Pour le lire, notre cerveau a été amené à réaliser une série d’opérations dont l’habitude nous a fait oublier qu’il s’agit d’un processus d’abord arithmétique.

Pour lire VIVRE, avant de percevoir la signification du mot, nous avons dû réaliser toute une série d’additions littérales :

V+I = VI,

puis V+R+E= VRE

et finalement VI+VRE= vivre.

Ce processus mental est effectué par notre cerveau gauche, celui qui est habile aux démarches arithmétiques, et leur aboutissement final est la production d’une image sonore que le cerveau droit comprend alors en l’associant avec le son qui dans notre langue désigne le fait de vivre.

La lecture d’un idéogramme chinois suit un processus complètement différent.

Pour lire un idéogramme, le cerveau gauche est inopérant, simplement parce qu’on ne peut pas épeler un idéogramme.

Même s’il est composé de plusieurs éléments ayant individuellement une signification en propre, son sens ne résulte pas de leur addition, mais du saut qualitatif produit par leur association.

Sa lecture met en jeu l’hémisphère droit.

L’équivalent du mot « vivre » est l’idéogramme 生 . Ce n’est pas un mot, c’est une image.

Il représentait à l’origine un bourgeon se formant sur les rameaux d’une plante.

Il n’est pas lu par le cerveau gauche, car il n’est pas composé d’une combinatoire de signes (les lettres) dépourvus de signification propre, il est lu par le cerveau droit, celui qui n’est pas spécialisé dans les opérations analytiques, mais qui en revanche excelle dans la reconnaissance des formes et qui fonctionne en logique floue, cette aptitude qui nous fait dire parfois « j’ai déjà vu cette tête quelque part ».

On ne lit pas un idéogramme, on le reconnaît.

Dessins par nature, les idéogrammes chinois sont invariables

Ils ignorent le genre (blanc, blanche), le plurier (cheval, chevaux), la conjugaison des verbes (je vois, j’ai vu, je verrai, etc.).

Toutes ces nuances existent, évidemment, mais elles ne sont pas rendues par des modifications du terme considéré, elles sont marquées par des idéogrammes spécifiques placés à sa suite.

Ce qu’écrit le signe 生 n’est ni un verbe ni un nom ou un adjectif, mais une perception, la sensation qu’on éprouve lorsqu’à la vue d’un bourgeon qui éclate, on sent en son for intérieur que l’on est soi-même vivant, et donc qu’on participe au foisonnement de l’ensemble de la vie sur terre.

Cette primauté du cerveau droit dans la lecture des idéogrammes explique peut-être cette aptitude de l’esprit chinois à percevoir la globalité comme une évidence et la causalité linéaire comme un exotisme.

Inversement, une autre conséquence de la perception du monde à l’aide de mots formés de suite de lettres est l’évidence occidentale que n’importe quel système peut être décomposé et analysé à partir des éléments basiques qui le constituent.

Tous les mots pouvant être écrits à l’aide d’un sensemble restreint de signes, il nous semble « naturel » que tout ce qui existe en ce monde peut être réduit à la combinatoire de ses éléments constituants.

De cet impensé radical naîtra l’évidence de l’analyse comme mode unique d’appréhension du réel.

« L’écriture phonétique porte invinciblement à l’analyse » *

* Léon Vandermeersch, in « De l’idéographie divinatoire à Confucius et Zhuang Zi », revue Cahiers d’Extrême-Orient n°14, 2004.

Léon Vendermeersch en donne pour exemple Socrate qui, dans le Cratyle, cherche le sens des mots en disséquant les agrégats phonétiques qui en sont les signifiants : « C’est la liquide « l » qui donne au Soleil (hélios) le sens d’un astre roulant autour de la Terre, et la liquide « r » qui donne au nom de la vertu (arétê) le sens de libre parcours de l’âme bonne. » *

* Cratyle, 409a et 415d.

Ce qui amène Hubert Reeves à poser que « le principal acquis de la science occidentale est de nous avoir appris que l’univers entier est structuré comme un langage: les atomes s’associant en molécules comme les lettres en mots, les molécules en ensembles organiques en formes vivantes de plus en plus complexes comme les phrases d’un livre » *.

* Hubert Reeves, Poussière d’étoiles, Seuil, collection Points Sciences, 1994

 

Les Chinois qui, ayant inventé le paper et l’imprimerie, ont inventé les livres,

se reconnaissent mal dans cette organisation de l’univers …

Pour nous ouvrir les portes de l’univers et du mode de penser chinois, Cyrille Javary s’est livré à une sorte d’inventaire à la Prévert en racontant les mille et une histoires que contiennent les idéogrammes. Conçus il y a trente-cinq siècles, restés inchangés dans leurs principes, ces signes, qui sont des dessins d’idées, véhiculent des valeurs tout en suivant une logique singulière. Comment font donc les Chinois pour écrire les produits de la modernité tels que Coca-Cola, e-mail ou laser ? Et quels caractères utilisent-ils pour désigner les idées nées en Occident comme « république », « jeux olympiques » ou « liberté » ?
C’est à ce jeu réjouissant et instructif que nous invite Cyrille Javary : découvrir les multiples facettes d’un pays par son idéographie, sans avoir besoin d’apprendre à parler, voire à écrire, la langue chinoise moderne.

 

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