100 mots pour comprendre les Chinois

DAO 道

Le mot « Tao » est presque devenu courant en français. Et « taoïste » est un adjectif assez vendeur parmi tous ceux qui s’intéressent à la Chine, aux arts corporels énergétiques et au mysticisme oriental.

L’idéogramme correspondant 道 dào est lui aussi très répandu en chinois, mais pour des raisons qui tiennent aux nombreux sens qu’il peut avoir plus qu’à ses vertus « taoïstes ».

Il est formé de l’association de deux caractères : à droite les signe de la tête 首 shǒu  et à gauche le signe général de la marche.

Les formes archaïques de l’idéogramme tête représentaient un visage humain avec comme élément discriminant l’indication de longs cheveux,  détail qui connotait une certaine forme d’autorité sur les gens et les esprits. Par la suite, ce caractère a suivi une dérive équivalente à celle du ot « chef » en français qui, du sens de « tête » (qu’il garde encore dans « couvre-chef ») est passé à : (celui qui est) en tête, premier, principal, etc.

De nos jours, ce caractère n’est plus guère employé que pour son sens figuré, par exemple pour désiger la capitale 首都 shǒu dū, littéralement la ville  (dū 都 ) première (首 shǒu), usage qui d’ailleurs recroise le sens originel du mot français capitale qui vient du latin caput, la tête.

L’histoire récente étant un domaine assez instable, particulièrement en Chine, les autorités se sont bien gardées de donner aux rues et aux grands édifices des noms de personnalités comme c’est l’habitude en Occident. L’aéroport de Pékin par exemple ne porte le nom d’aucun grand dirigeant comme celui de Paris ou de New York, il s’appelle simplement 首 都 机 场 shǒu dū jī chǎng, l’aéroport ( 机 场 jī chǎng ) de la capitale ( 首 都 shǒu dū).

L’association de ce mot  (首 shǒu ) avec les signe général de la marche produit un réseau de sens autour de l’idée de « chef conduisant la marche », qui amènera à celle de « conduite de la marche » et finalement « la conduite à suivre » (pour que tout soit en harmonie).

Les sens propres usuels du mot dao désignent tout ce qui suit un mouvement : les chemins, les voies de circulation, le lit d’un fleuve, mais aussi son cours ou celui d’un repas. L’expression dāo chā 刀叉  par exemple : mot à mot « fourche de voies » signifie aiguillage.

Du mélange de l’idée de chemin et de cheminement, son usage s’est étendu à : moyen, méthode, procédé, manière de faire.

Le second niveau de sens du mot dāo est plus social, voire politique, puisqu’en Chine ces deux strates sont souvent confondues.

Il signifie alors règles des actions humaines, doctrine, principe, conduite de la société par le roi, conduite de la famille par le père, etc.

Dans le contexte du taoïsme, ce caractère a été employé non pour désigner une réalité profonde par nature ineffable, mais le mouvement spontané qui anime tout ce qui existe. Car si les taoïstes ont choisi ce mot banal, c’est justement en raison de sa banalité, de façon à figer le moins possible cette réalité indicible dont ils tentent de s’approcher tout en sachant bien que le simple fait de la nommer la dénature.

Le livre maître du Taoïsme, le Dao De Jing s’ouvre d’ailleurs sur cette contradiction :

« Voie qu’on énonce n’est pas la voie

nom qu’on prononce n’est pas le Nom »

Dao est utilisé par les taoïstes comme un pis-aller, car il faut bien un mot même pour parler de ce qui est au-delà des mots, c’est un pseudonyme de l’ineffable.

Entre un pseudonyme et un nom la différence est grande, surtout quand on songe à l’importance que les religions monothéistes accorderont aux noms de Dieu et les penseurs grecs aux nominations des idées.

Le dao n’existe pas, au sens où les pierres existent …

Mais les pierres n’existeraient pas sans le mouvement du dao.

Circonvoluées, habitées de souffles et de vide comme les nuages, à la fois forme et mouvement, chemin et cheminement, les pierres trouées que les Chinois vénèrent tant sont à leurs yeux des évocations directes du dao à l’état brut.

Si les taoïstes posent le dao au commencement des choses, ce n’est pas tant en tant qu’entité créatrice du monde, mais en tant que vide d’où procèdent les réalités et les conduites en ce monde.

Les confucéens aussi s’intéresseront au dao, mais en insistant plus sur les conduites à tenir en chaque circonstance.

Les confucéens s’appliqueront à matérialiser le dao dans la société, le taoïste à s’y plonger dans le refuge de la nature.

« Il y a dans le monde taoïste, écrit Claude Larre dans la préface de sa traduction du Dao De Jing, une ardeur spirituelle comparable à ce qu’on peut voir dans le monde confucéen, mais plus libre, plus insaisissable. Saisir le mouvement naturel au-delà même du Ciel Terre, qui en est la première expression, n’est pas possible; se laisser faire par le mouvement du Ciel Terre, en l’épousant de l’intérieur, est possible ».

Pour nous ouvrir les portes de l’univers et du mode de penser chinois, Cyrille Javary s’est livré à une sorte d’inventaire à la Prévert en racontant les mille et une histoires que contiennent les idéogrammes. Conçus il y a trente-cinq siècles, restés inchangés dans leurs principes, ces signes, qui sont des dessins d’idées, véhiculent des valeurs tout en suivant une logique singulière. Comment font donc les Chinois pour écrire les produits de la modernité tels que Coca-Cola, e-mail ou laser ? Et quels caractères utilisent-ils pour désigner les idées nées en Occident comme « république », « jeux olympiques » ou « liberté » ?
C’est à ce jeu réjouissant et instructif que nous invite Cyrille Javary : découvrir les multiples facettes d’un pays par son idéographie, sans avoir besoin d’apprendre à parler, voire à écrire, la langue chinoise moderne.

 

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