Du hasard ...

偶 碰

C’est bien joli d’interroger le Yi Jing mais il y a quelques points sur lequel on ne s’appesantit pas assez : Comment ça répond le Yi Jing ?

Quoi, pour ne pas dire qui, répond quand on l’interroge ? Ou bien : comment ça fonctionne le Yi Jing ?

Là la réponse est plus facile et plus déconcertante : Ça marche au hasard !

Et là, ça coince.

Quand on parle du Yi Jing à des gens, qu’on leur raconte le Yin-Yang, les tortues, les hexagrammes, les réponses du Yi Jing, ils trouvent cela très bien. Jusqu’à ce qu’on leur explique le déroulement des opérations avec les baguettes ou les pièces.

Et là, l’édifice s’écroule, et ils en concluent que finalement se servir du Yi Jing, revient à prendre ses décisions à pile ou face.

C’est un point sur lequel il ne faut pas se cacher derrière son petit doigt : bien sûr le Yi Jing marche, et indéniablement il carbure au hasard.

Est-ce admissible ? Est-ce raisonnable ?

Pour résoudre cette question il faut d’abord se demander si ce qui fait marcher le Yi Jing et ce que nous appelons « hasard » c’est bien la même chose.

Hasard est un mot bizarre. Ce n’est pas un mot chrétien. Il n’est ni grec ni latin, c’est un mot immigré. C’est aussi un des rares mots de la langue française dont on peut situer l’apparition à l’année près. D’habitude on lit dans les mentions étymologiques que tel ou tel mot apparaît « vers le 14ème  siècle », ou « au milieu du 16ème  siècle ».

Hasard, lui, apparaît pour la première  fois en 1180 dans un chapitre d’un livre écrit par Guillaume de Tyr sur l’histoire de l’Orient latin au XIIème siècle.  Guillaume, archevêque de Tyr, était chroniqueur, on dirait aujourd’hui « grand reporter », durant la 3ème  croisade et parmi beaucoup d’autres faits d’armes, il raconte : « Au bout de cinq semaines de siège, nous avons pris le château de Hazard, prés d’Alep en Syrie et les prisonniers musulmans ont appris aux chevaliers un jeu de dés ».

Je n’ai pas lu le livre de Guillaume de Tyr mais un esprit contemporain assez pénétrant, Clément Rosset, l’a lu et cette anecdote l’a intrigué, parce que l’épisode que rapporte le prélat chroniqueur est de l’ordre du non-événement complet. A l’époque en effet, prendre un château fort en cinq semaines de siège, c’était on ne peut plus banal. S’ils l’avaient pris après deux ans de siège, ou bien au bout de 5 jours de siège, cela méritait d’être raconté, et même d’être inscrit au « Guinness des records » ; mais cinq semaines c’était la durée moyenne d’un siège.

Seconde non-information : les prisonniers ont appris aux croisés un jeu de dés. Quelle nouvelle, cela fait 5.000 ans que l’on joue aux dés au bord de la méditerranée ! Pourquoi donc Guillaume de Tyr a-t-il pris la peine de noter ces faits sans aucun relief ?

À cette question, Clément Rosset apporte une réponse percutante. Il imagine la scène et en conclut qu’il a dû se passer quelque chose qui est de l’ordre du cauchemar.

Et Rosset imagine la scène notée par Guillaume de Tyr : le château a été pris, les prisonniers musulmans sont attachés dans un coin, les chevaliers chrétiens se reposent dans la cour, et comme tous les soldats après la bataille ils s’ennuient un peu ; et donc ils acceptent la proposition des prisonniers de leur apprendre un nouveau jeu de dés, et les parties commencent sous les yeux du bon chapelain qui regarde cette scène pacifique d’un air patelin. Et c’est alors que dans son esprit, brusquement, subrepticement, naît une minuscule fissure qui va bouleverser la vision occidentale du monde.

L’univers mental médiéval est construit comme une voûte en cul de four. Tout est parfaitement rond, toutes les pierres tiennent les unes aux autres et la cohésion de l’ensemble est assurée par la clef de voûte qui rassemble et résout tous les porte-à-faux. Qu’est-ce que cela veut dire ? Que dans l’univers médiéval, tout effet a une cause, et qu’au bout du compte, la cause de toute les causes c’est Dieu, clef de voûte de l’ensemble.

Car Dieu s’occupe de tout au Moyen-Âge. Et quand on ne sait pas quoi faire, on s’en remet à lui. Par exemple quand il y a un conflit entre deux personnes et qu’on ne sait pas trop qui est coupable et qui est innocent, on pratique ce qu’on appelait le « jugement de Dieu ». Les protagonistes étaient mis dans un champ clos, on leur donnait une épée chacun et on laissait Dieu donner la victoire à l’innocent. C’est ainsi qu’à l’époque il y avait beaucoup d’innocents costauds et de coupables gringalets.

Dieu s’occupait de tout ce qui n’était pas décidé par les humains. Même les plus petits détails étaient guidés par sa main. Par exemple quand on jouait aux dés entre bons chrétiens, c’est lui qui arrêtait le roulement des dés pour faire gagner celui-ci ou celui-là, selon des raisons connues seulement de sa Sainte providence.

Tout cela tournait parfaitement rond jusqu’à ce que naisse dans l’esprit du bon chapelain une sourde interrogation : puisque c’est Dieu qui arrête les dés que lancent les chrétiens, quand ce sont les musulmans qui jouent, qui arrête les dés ? Parce que ce n’est quand même pas notre Dieu qui va s’occuper de ces « vauriens ».

Ce n’est pas non plus le leur, de Dieu, qui est évidemment un faux Dieu puisque c’est le nôtre le vrai. Alors QUI arrête les dés ? Et naît à ce moment dans l’esprit de ce brave chapelain cette réalité inconcevable : la constatation d’un effet réel sans aucune cause intelligible !

Cela va tellement frapper les consciences qu’on va oublier le jeu de dés, mais pas le nom du château où il est né qui va devenir le nom de cette faille sans fond. L’idée de hasard, jusque là inconnue dans l’univers occidental, va pénétrer dans le monde occidental avec le récit de Guillaume de Tyr et s’y développer lentement comme une sournoise bombe à retardement dont l’explosion va ouvrir les portes du monde moderne.

Car si Dieu n’est pas responsable de tout, de tout ce qui arrive sur terre, s’il peut exister des effets sans cause divines, l’idée des lois de la nature va pouvoir se développer, imprégnant petit à petit, à partir de la Renaissance, toute l’explication du monde que va façonner la science en Occident.

Cette aventure prendra un tournant essentiel au tournant de la fin du 19ème  siècle lorsque Einstein, le dernier des grands savants classiques, dira « Dieu ne joue pas au hasard ». Or s’il en est arrivé à dire cela, c’est sans doute parce qu’on était en train de s’apercevoir du contraire : c’est le hasard qui joue à Dieu.

Cette idée est venue des découvertes d’un moine Hongrois qui aimait les petits pois, Gregory Mendel. Ce botaniste, fondateur de la génétique, s’était aperçu, vers 1865, en cultivant des petits pois que ce qui faisait fonctionner le processus évolutif que Darwin venait de découvrir c’était, à la fois, le hasard et la mutation.

Or, le hasard et la mutation, ce sont précisément les deux carburants principaux du Yi Jing !

Parvenus à ce point, il serait bon de se demander comment les Chinois conçoivent l’idée de hasard ? Parce que, pour autant que je sache, ils n’avaient pas envoyé de contingent à la 3éme croisade ! Et pour savoir ce que pensent les Chinois d’une notion, il faut toujours se demander comment ils l’écrivent.

Si vous prenez un dictionnaire Français / Chinois et que vous regardez au mot « hasard », vous trouvez deux idéogrammes :

偶  ǒu  et  碰  pèng

Donc, pas de problème, l’affaire est réglée, les Chinois connaissent l’idée de hasard, puisqu’ils ont un mot, et même deux, pour l’écrire.

Sauf que si vous voulez avoir une idée juste de ce que signifie un mot dans une langue étrangère, il ne suffit pas d’aller chercher dans un dictionnaire Français / « autre langue », il faut aussi effectuer la recherche inverse.

Or si vous prenez un dictionnaire Chinois / Français et que vous regardez le sens de chacun de ces 2 idéogrammes, vous vous apercevez que l’un comme l’autre signifie : paire, appariement, couplage, mise en relation ! 偶  ǒu est même le nom des chiffres pairs. Ce n’est qu’en fin de liste que finalement apparaît le sens de « hasard », comme un sens moderne, rajouté pour introduire une notion étrangère. L’étude de ces 2 caractères va expliquer cela.

Dans l’idéogramme 偶 ǒu, on trouve à gauche le signe général de l’être humain (亻) et à droite la représentation de ce qui était à l’origine une statuette destinée à matérialiser l’esprit d’un ancêtre défunt.

Dans l’idéogramme 碰 pèng, on a une évocation du lithophone, cet ancien instrument de musique chinois, formé d’une succession de chevrons de Jade qui étaient suspendus à un cadre de bois et que l’on frappait avec un marteau. L’idéogramme est formé à gauche du signe général des objets en pierre (石) et à droite d’un groupe complexe (並) évoquant l’idée de combinaison. Chaque chevron en effet produisait 3 notes différentes selon l’endroit ou l’on frappait. On ne sait plus comment cela se produisait.

Or cette note servait de fondamentale à partir de laquelle on déterminait l’harmonique qui à son tour servait à déterminer le calendrier des cérémonies de reliment au culte des ancêtres.

On a donc dans les 2 cas : du visible, la statuette, le chevron de jade, qui relie à l’invisible, l’esprit. Ce qui est bien conforme à l’idée d’appariement, de couplage, contenue dans ces deux idéogrammes.

Alors pourquoi, ce sont ces deux-là qui ont été choisis pour écrire le mot, c’est-à-dire l’idée, de hasard ?

Il faut pour se l’expliquer commencer par s’apercevoir que pour nous, le hasard c’est ce qui n’est relié à rien, parce que relié à aucune causalité déterminable.

Le hasard pour nous, comme la chance, c’est ce qui nous heurte, ce qui nous tombe dessus. Pourquoi parler de heurt ? Parce que la langue nous dit qu’il y a 2 types de heurts : ce qui tombe bien, le bon-heur et ce qui tombe mal, le mal-heur, que l’on appelle aussi une mal-chéance (et d’ailleurs il est curieux de remarquer qu’il n’y a pas de bon-chéance ; la chance du verbe choir ne tombe que du mauvais côté).

On retrouve cette idée de chute dans le symbole que nous utilisons pour évoquer le hasard : une pièce tournoyant en l’air.

Pour un Chinois l’image n’est pas suffisante, car la pièce qui tournoie en l’air finit par retomber dans un réseau.

Le symbole chinois du hasard n’est pas une pièce de monnaie, un objet inanimé, car il leur semble préférable de s’inspirer d’un être vivant, un oiseau en train de voler. Ou plus exactement en train de se poser. Pourquoi un oiseau ? D’abord parce que les oiseaux sont les messagers du ciel.

Ensuite parce qu’ils volent, les oiseaux sont, de toutes les formes vivantes celles qui sont le moins embarrassées par les contingences terrestres.

Et c’est là qu’intervient la subtilité du choix chinois : l’oiseau en train de voler est libre, il peut se poser partout où il veut, c’est pourquoi il se pose toujours là où il doit.

Alors puisqu’il a le choix, il va se poser à l’endroit où il est en plus parfait couplage avec l’ensemble des éléments composant le moment.

En Chine le hasard c’est ce qui relie entre eux tous les éléments d’une situation. 

C’est la forme que prend le flux du Dao quand on lui laisse libre cours.

Arrivons maintenant à la question : pourquoi la réponse du Yi Jing résonne-t-elle si juste ? Pourquoi est-ce cet hexagramme qui m’est donné en réponse ?

La réponse est d’une simplicité déconcertante : parce qu’aucun des 63 autres ne convenait à la situation dans laquelle je suis. Voilà pourquoi l’utilisation du hasard, qui pour nous, depuis les Grecs, est une démission de la raison (« tirer » le Yi Jing) est en fait pour un esprit confucéen l’acte moral par excellence, puisque c’est se mettre en conformité avec le cours des choses, se coupler avec la tonalité du moment.

Et c’est pourquoi le Père Larre, qui raconte l’histoire de Confucius et le loriot jaune, dit : « le Yi Jing est ce qui nous aide à faire ce que font les oiseaux naturellement ».

C’est à dire nous poser exactement là où nous devons.

L’esprit chinois nous sort de cette cage et nous en donne la clef en s’appuyant sur la ronde des saisons qui est à la fois totalement prévisible et totalement imprévisible. Il est évident que dans 6 mois il fera plus froid qu’en ce mois de juillet, pas besoin de Yi Jing pour savoir cela. Mais quel hiver va-t-on avoir ? Froid, doux, long, pluvieux ? Ça on ne le sait pas.

L’opposition entre cristal et fumée, n’est qu’une manière de voir les choses. Entre chacun des deux, la vie passe. Et tous les systèmes vivants suivent à la fois une loi générale de fonctionnement et une application ponctuelle aléatoire. C’est un point de vue utile car il permet d’avoir une vision logique de la situation plus vivante.

Remarquons cela dans la procédure aléatoire utilisée dans le Yi Jing, qui « apprivoise » le hasard. On n’utilise pas une pièce, mais trois, ce qui à la fois multiplie et concentre les possibilités. Cela est encore plus notable dans la déconcertante complexité des baguettes. On aurait pu imaginer un système beaucoup plus simple pour déterminer la nature des lignes. Par exemple simplement séparer les 49 baguettes en deux, ce qui produit forcément un tas pair, un tas impair, donc un Yin et un Yang. Les comptages par quatre, les restes intermédiaires sont là pour canaliser (une spécialité chinoise) le hasard. Pour le faire converger pas à pas de 24 types de partages possibles entre 1 et 49, jusqu’à seulement 4 possibilités, suffisantes pour qualifier la nature et la qualité de la ligne. Cet art de la domestication du hasard rejoint le but pour lequel nous consultons le Yi Jing :

 

Apprendre à faire ce que les oiseaux font naturellement, être en adéquation avec la situation.

Cyrille J.-D. Javary, Saint-Antoine l’Abbaye, août 2010